FRAGILE 2012

La fragilité au cœur de la matière.

Quand la fragilité de l’ardoise rejoint la légèreté des pigments…

En son cœur git la force du minéral mais l’ardoise est aussi habitée de fragilité. Couches d’argile entreposées là et laissées aux mouvements du temps qui se nichent dans les profondeurs de la terre. Abandonnées aux plissements formés au long des siècles, renaissant au soleil, elles viennent s’effeuiller sous nos doigts. Failles, strates de feuilles délicates, se laissant emporter sur le toit de nos vies.

Contemplation.

Tailler l’ardoise requiert présence et attention. Elle paraît dure mais se brise sans mesure si on n’y prend pas garde. Elle se déchire souvent et montre sa vulnérabilité de pierre !

Agilité des doigts qui coupent dans la surface de lumière noire. Un coup trop loin, l’ardoise se casse. Métaphore de la vie, belle image de nos chemins, vigilance et regard sur nos fragiles pas à pas du quotidien.

Présence.

Une sensualité sublime s’exprime sous la caresse de sa peau ridée.

Pigment d’or, poudres terre et rouge, poussières bleues des ciels, déposés sur ces ondes formées par la stratification, quelques blessures tangibles rappel du chemin parcouru.

Fragilité de l’instant de création quand l’œuvre se meut et nous émeut. Légèreté qui d’un souffle vient se poser sur la surface noire irisée de lumière… Et ces quelques traces de Pyrite de fer qui laissent au temps de quoi continuer son ouvrage.

Partage.

Ici le mouvement interne à l’œuvre, là le mouvement au loin du regard. Accueil sensible et tranquille entre les deux. L’autre se laisse entraîner dans les sillons, les fêlures, les cassures, les cicatrices et se réconcilie avec sa propre faiblesse. Un accord harmonieux les accompagne. L’homme et le divin se rejoignent.

Les pigments sur l’ardoise changent au gré des déplacements du regard, se voilent d’opacité sourde ou s’adonnent à la lumière d’or. Toujours dans la nuance ; rechercher ce mouvement au sein même du minéral.  

Complétude.

 

 

IMPROVISATIONS, 2001

 

    Lorsqu'elle a préalablement dessiné des motifs, prévu des angles de taille (c'est le cas pour la plupart de ses commandes), Florence n'hésite pas – voire mettrait un point d'honneur – à modifier ses plans au moment de l'exécution. L'aspect de l'objet finalisé lui importe moins que l'expérience vécue seconde après seconde dans la confrontation avec le matériau. L'artiste, les yeux rieurs, s'excuse de dire qu'elle ne peut s'empêcher de toucher, "d'apposer la main" sur le bois, sur la pierre… Laisse entendre qu'elle entretient un rapport mystique avec la matière. C'est peut-être pourquoi, dans la recherche qu'elle mène aujourd'hui, avec une confiance évidente, elle ose partir de rien pour aboutir à ce que l'on pourrait appeler des "improvisations" ou " improvisations carrées ", la série exposée en décembre 2000 ayant eu pour contrainte le format carré.

Ce terme d'improvisation, commun à beaucoup d'arts (le théâtre, la musique, la danse…) n'exclut pas la rigueur d'une construction ni l'affirmation d'un style. Plasticienne de cœur et de formation, Florence reste attentive à jouer sur les rythmes, les lignes, les juxtapositions, les répétitions, les épaisseurs, les jeux d'ombre et de lumière, les éclats intenses ou la matité brute, dont elle a clairement conscience lorsqu'elle travaille. Les mosaïques conservent alors la trace d'un voyage intérieur, deviennent l'empreinte visible d'un va-et-vient incessant entre un désir d'image et sa réalisation. S'imprégner des éléments pour qu'ils provoquent l'imaginaire plutôt que chercher coûte que coûte à les contraindre pour qu'ils concrétisent un rêve, Elle tire profit des associations hasardeuses, apprécie la présence tactile forte des matériaux bruts, goûte la douceur des surfaces polies.

Tout en s'inscrivant dans la chaîne d'une tradition plusieurs fois millénaire, elle joue de ses savoir-faire pour transformer marbres, granits, terres cuites, ardoises, verres colorés.

Se trouver à l'origine de la fracture (à la marteline et au tranchet ou à la pince japonaise) puis de la reconstitution (dans un mortier de chaux de ciment ou de plâtre) lui convient.

Maître d'ouvrage, c'est elle qui décide de disjoindre, de parsemer, de repartir, au rythme qui est le sien, avec les gestes primitifs qui la rapprochent de ses ancêtres. Comme les dresseurs de menhirs, elle adresse des signes, trouve dans la pierre une aptitude à exprimer des mystères, rejoint dans la reconstitution de formes familières la simplicité d'un vocabulaire universel, embrasse dans le paysage qui l'entoure l'inspiration nécessaire à une cartographie personnalisée.

Au plus paisible de son atelier, la voilà qui érafle, griffe, prend l'initiative de meurtrir puis de magnifier la meurtrissure, une fois rassemblées les pièces détachées, une fois parcouru le chemin de rien à quelque chose. Quelque chose qui se laisse regarder, qui se laisse toucher, qui raconte une histoire, en face de quoi n'importe qui peut redécouvrir le foisonnement coloré de trois brins d'herbes, l'extrême stabilité d'une géométrie parfaite ou la beauté tragique d'une égratignure. La densité émotionnelle de chaque œuvre est capable d'établir vite un dialogue avec l'intimité de chaque contemplateur.

  

                                                                                                                  

                                                                                                                                 Fabienne Rouby   Avril 2001